Traduire, C’Est Révéler La Pluralité Du Monde

« Derrière le miroir » est une série de portraits qui vous fera découvrir les personnalités de ceux et celles passés par l’Asfored avec un projet professionnel. En 2019, ce sont les traducteurs et les traductrices de la promotion 2019 de l’ETL (École de Traduction Littéraire CNL-Asfored) qui sont mis à l’honneur.

Pour Marine Aubry-Morici, docteure en littérature italienne, traductrice littéraire depuis l’italien et l’anglais vers le français, le traducteur n’est pas une figure de l’ombre. Il est activement impliqué dans le réseau intellectuel et la France possède un paysage éditorial large où chacun peut trouver sa place, nous dit-elle.

Comment êtes-vous venue à la traduction?

« Comme je suis bilingue et que j’ai une double formation en philosophie et en littérature, on m’appelait souvent pour traduire des textes fortement conceptuels. Puis j’ai travaillé pendant un an au service culturel de l’ambassade de France à Venise et j’ai été chargée de mission pour la littérature au Bureau du livre de l’ambassade de France à New York pendant deux ans. C’est là que j’ai découvert les arcanes des cessions de droits et le rôle central du traducteur, dans un pays très ouvert et dans un autre plutôt fermé aux littératures étrangères. Des livres difficiles trouvaient parfois leur voie grâce à un traducteur, s’il avait les contacts et le talent nécessaire pour donner une chance à un texte. Ils sont devenus des êtres un peu magiques à mes yeux ! »

La traduction est venue naturellement à vous?

« J’ai commencé à traduire des livres pratiques, puis des textes littéraires comme lors du Festival des écrivains du monde entre 2013 et 2015. Puis, quand j’ai commencé ma thèse de doctorat en littérature italienne, j’ai découvert de très nombreux auteurs hypercontemporains italiens et des ouvrages critiques que j’ai eu envie de traduire. J’ai aussi rejoint un groupe de traduction mené par Jean-Charles Vegliante, le traducteur de la Divine Comédie de Dante chez Gallimard, pour travailler sur les Chants de Leopardi. Dans le mystère de l’observation et au détour d’un silence, j’y ai beaucoup appris, mais aussi forgé mes propres convictions et un regard critique sur la traduction universitaire. Enfin, au fil des fiches de lecture et des rencontres, j’ai commencé à proposer mes propres idées aux éditeurs : c’est comme ça que j’ai traduit mon premier livre, un essai intitulé Critique de la victime de Daniele Giglioli pour les Éditions Hermann, et que j’ai décroché un premier contrat pour un très beau roman italien, Sirene (titre original) de Laura Pugno qui paraîtra au printemps 2020 aux Éditions Inculte. »

Et aujourd’hui quelle place a la traduction dans votre quotidien?

« Je partage mon temps entre la traduction, la recherche universitaire et l’enseignement. Ce sont des activités très complémentaires, voire circulaires. Depuis cinq ans, j’enseigne aux étudiants de licence la version, la pratique et la théorie de la traduction, la civilisation italienne, mais aussi je suis aussi chargée d'un cours sur l’édition entre France et Italie dans un Master pro à l’Université Paris III Sorbonne-Nouvelle. Je reste donc constamment reliée au monde du livre. Ma thèse de doctorat portait sur la littérature italienne des années 2000 à nos jours, donc je connais plutôt bien les auteurs actuels et j’enrichis constamment mes recherches sur la période. Cela me permet d’être force de proposition pour des éditeurs. Je traduis autant de la littérature, des essais et des sciences humaines. Je suis aussi régulièrement interprète depuis 2016 pour l’Institut culturel italien de Paris et pour le festival Italissimo. »

Que rêvez-vous de traduire?

« Cela suit mes domaines de spécialité : la non-fiction littéraire, qu’il s’agisse des croisements entre roman, essai et autobiographie, ou d’ouvrages de sciences humaines, à portée critique et politique. J’aime aussi les auteurs du sud de l’Italie et la littérature spéculative (dystopie, post-apo) sur laquelle les Italiens produisent des choses intéressantes. En général, je m’intéresse aux textes qui prennent des chemins de traverse. »

En quoi consiste pour vous la traduction littéraire?

« Traduire un texte signifie s’imprégner de sa voix et de son univers visuel. J’aime beaucoup traduire des essais ou des textes d’idées. Contrairement à ce que l’on pense, cela demande une certaine sensibilité littéraire et beaucoup d’oreille. Le registre de la persuasion est très passionnel, il se passe beaucoup de choses dans le texte. Mais c'est aussi l’aspect technique des essais qui m’intéresse : comprendre les idées complexes, m’attaquer à des lexiques ardus ou retrouver des citations d’auteurs. Enfin, il y a une dimension militante, celle de faire circuler des idées que l’on trouve importantes.

Pour les textes romanesques, le travail est un peu différent, il faut s’imprégner de la voix de l’auteur, de son univers linguistique et de son environnement sensoriel, revenir plusieurs fois sur ce que l’on a traduit pour accorder les phrases en elles. Cela demande de se relier de manière parfois mystique avec un texte. J’ai alors besoin de lire d’autres livres, de voir des expos, d’écouter de la musique, de construire un nid pour le texte.

Parfois ce sont des choses très simples sur lesquelles on s’interroge : comme un personnage fait-il ceci ou cela, comment ouvre-t-on une porte, comme sort-on un objet de sa poche, est-ce que c’est différent, en italien, en français? Par exemple, en Italie, on « débarque » sur la Lune. En français, on y « marche » ou on y « pose le pied ». Pourquoi ? Il y a une différence profonde entre les deux dynamiques. Peut-être que pour les Italiens, l’homme n’allait pas sur la Lune en invité.

C’est pour ça que passer du temps en immersion dans le pays est essentiel : le fait d’être depuis 15 ans entre la France et l'Italie, d’avoir vécu en Angleterre et aux États-Unis, sur des périodes continues de plusieurs années me sert tous les jours à décrypter les textes, à deviner le monde qui est derrière la langue. Car une langue n’est pas du tout une manière de dire, mais de penser les choses. Je sais que je vais dire quelque chose de provocateur, mais les dictionnaires bilingues se trompent tous et ne servent à rien. On n’y trouve que des réponses toutes prêtes. Elles ne tiennent pas compte du langage en lui-même, de sa nature d’être vivant. Les mots ne prennent sens que dans leur agencement, au sein de la composition de la phrase, dans leur contexte d’énonciation. Je crois qu'il n’y a pas de loupe plus intéressante sur le langage que l’acte de traduire.

Est-ce que cela passe par une nouvelle manière de traduire?

« Tout d’abord il est faux dire que le traducteur n’est pas auteur : il est auteur de sa traduction. En cela, c’est un maillon essentiel de la chaîne du livre. Plusieurs maisons d’édition ont désormais envie de mener des projets audacieux et de penser différemment la littérature étrangère. Cela ouvre de très nombreuses perspectives et nous pousse à interroger nos habitudes de traduction. C’est très intéressant.

En ce qui me concerne, je suis favorable à tout ce qui peut laisser transparaître la couleur d’origine du texte littéraire. Par exemple, un proverbe étranger, une expression idiomatique ou une comptine, c’est un trésor! Si le texte dit en italien « Il mattino ha l’oro in bocca », avec quelques ficelles de traduction mon lecteur va comprendre l’idée et l’image, et je n'ai pas besoin de franciser et de recourir à un équivalent, comme « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ». Soi-disant l'aider à comprendre, comme si c’était un imbécile qui ne savait pas qu’il est en train de lire un texte italien ! Je crois, à l’inverse, que les lecteurs de littérature étrangère sont précisément en demande de pluralité, d’altérité. J’ai été très marquée par les réflexions de Barbara Cassin sur la traduction. Je trouve que l’idée de favoriser la pluralité à l’universel, c’est-à-dire ne jamais réduire l’altérité des langues mais les accueillir, est fascinante pour construire un monde ouvert, qui ne se replie pas sur une pseudo-identité des choses et des mots pour les dire.

Tout dépend de la manière dont on conçoit la littérature. Pour moi, ce n’est pas un langage immédiat comme dans les langages « morts » de l'espace public qui visent à éteindre l’esprit critique, à inciter les gens à réaliser des actes automatiques. La langue, c’est un formidable outil de vie, de changement, et pas seulement de transmission de messages « lisses ». Je fais encore partie de ceux qui pensent qu’un livre peut bouleverser une vie. Et les lecteurs d’aujourd'hui sont en attente de ça, sinon ils iront vers quelque chose de plus intense et immédiat, une série par exemple. »

Quelle a été votre expérience de l’ETL ?

« Je connaissais l’ETL depuis longtemps. Rencontrer des traducteurs qui se sont confrontés à Pouchkine, Meneghello, ou encore Lobo Antunes, et qui viennent partager leur expérience, nous livrer leur vision du métier, c’est une chance incroyable qui ne se présente qu'une fois dans une vie. Et cette année était sans doute un peu spéciale, il y a eu une alchimie particulière entre les membres de la promotion 2019, de très belles rencontres.

L’ETL, c’est aussi se mettre en phase avec une certaine vision du métier ; entrer dans le réseau de traducteurs qui ont eu à cœur de s’unir pour organiser de meilleures relations avec les éditeurs, dialoguer avec les institutions, améliorer la visibilité de la profession, et qui partagent une certaine éthique. On a la chance d’avoir en France un système qui soutient les auteurs, les traducteurs, les libraires et les éditeurs. Il faut prolonger cet effort, comme le fait l’ATLF, il y a tous les jours des combats à mener. La qualité de la littérature étrangère en France en dépend. »

Pour en savoir encore plus sur Marine Aubry-Morici, découvrez ici son parcours : https://www.linkedin.com/in/marineaubrymorici

Son profil Academia.edu (pour découvrir ses recherches universitaires)

https://univ-paris3.academia.edu/MarineAubryMorici

… Et par là, la transcription d'une masterclass que Marine Aubry-Morici a donnée à l’ENS de Lyon en 2019 autour de la traduction : http://cercc.ens-lyon.fr/IMG/pdf/DEF_-_Traduire_la_langue_pamphle_taire_-_ENS_de_Lyon_-_21_mars_2019_.pdf

Et pour en apprendre plus sur l’ETL, c’est par là.

L’ETL, née d’un partenariat entre le Centre national du livre et l’Asfored, propose aux jeunes traducteurs, déjà engagés dans le métier, une formation complète, fondée sur un enseignement de la traduction multilingue, grâce à des ateliers assurés par des traducteurs chevronnés et des interventions de professionnels de tous les métiers du livre.

Cet article clôt la série « Derrière le Miroir », consacrée aux élèves de l’ETL.

Anna Postel, Polar Suédois, Noir Et Blanc

« Derrière le miroir » est une série de portraits qui vous fera découvrir les personnalités des traducteurs et des traductrices de la promotion 2019 de l’ETL (École de Traduction Littéraire CNL-Asfored).

Anna Postel grandit dans une famille franco-suédoise et se passionne très tôt pour la littérature et les problématiques de traduction. Après une classe préparatoire littéraire et un master d’anglais, on lui conseille de s’orienter vers l’interprétation qui offre de meilleures opportunités de carrière que la traduction littéraire, surtout avec une langue comme le suédois. Elle commence donc à travailler comme interprète de conférence. Mais le boom du polar nordique change la donne. Et depuis quelques années, elle concilie l’interprétation et la traduction littéraire.

« Étudiante, j’étais lectrice de romans jeunesse pour les éditions Pocket. Je réalisais des fiches critiques. Aujourd’hui encore, je continue à lire pour les maisons d’édition. Au milieu des années 2000, le succès de la trilogie Millénium de Stieg Larsson a mis le roman policier suédois sur le devant de la scène et au cours des dix années suivantes les polars nordiques ont envahi les rayons des librairies. Je me suis dit qu’il y avait sans doute des besoins en traduction. Ayant déjà un pied dans l’édition, j’ai demandé à faire un essai de traduction chez Robert Laffont, il y a cinq ans. Et ils m’ont prise.

En 2015, j’ai rejoint un séminaire de traduction à l’institut suédois de Paris. On y traduit collectivement un ouvrage, souvent un classique de la littérature suédoise. C’est grâce au réseau des participants de ce séminaire que j’ai eu accès à d’autres auteurs et éditeurs. C’est ainsi que j’ai commencé à traduire Camilla Grebe pour les éditions Calmann-Lévy. Les trois premiers tomes ont connu un grand succès – son deuxième roman, Le journal de ma disparation a été sacré « meilleur polar » au prix Livre de Poche 2019 – et je suis actuellement en train de terminer le quatrième qui sortira début 2020. Outre Calmann Levy et Robert Laffont, j’ai traduit pour le Seuil et Denoël.

Lorsqu’on me confie un roman policier, j’évite si possible de le lire en entier avant de me lancer dans la traduction. Traduire un polar dont on connaît le dénouement est plus difficile, car on se coupe du suspense inhérent à ce type de texte. On perd la découverte progressive des indices que le lecteur, lui, aura toujours. Évidemment, après le premier jet, il y a plusieurs relectures pour revoir le style, vérifier la cohérence, etc.

Pour les textes plus littéraires, l’approche est un peu différente. Je lis au moins une fois le roman en amont, je me renseigne sur le contexte, je suis aux aguets. Le travail sur la langue n’est pas le même. C’est un vrai travail de fourmi. Je peux passer une heure entière sur une seule phrase lorsque sa complexité est liée à la fois aux sons et au sens. Je modèle la langue pour recréer le rythme que l’on perçoit en suédois et que l’on doit rendre aussi naturellement que possible en français. Je me concentre sur le texte avec ses aspérités dans la langue d’origine. Je tâche de recréer une sensation de lecture équivalente, que ce soit à travers le rythme ou la mélodie, pour le rendre accessible et compréhensible à une autre culture. Si je fais du mot-à-mot, je perds le rythme.

Je suis particulièrement attirée par les textes présentant une forte dimension sociale, les textes féministes, les textes qui abordent des problèmes contemporains. Bref, par une littérature fortement ancrée dans le réel. Mais un fort ancrage dans le pays d’origine débouche sur de vrais défis de traduction. Doit-on par exemple traduire le nom des plats traditionnels ou garder le nom en langue originale ? Doit-on décrire leur composition pour guider le lecteur ? A-t-on le droit de traduire une chanson populaire connue dans le pays d’origine ? Quid des notes de bas de page ? Voilà autant de questions dont la réponse vient avec le temps et les discussions entre collègues.

Les collègues, justement. Si j’ai voulu m’inscrire à l’ETL, c’est que je ressentais le besoin d’échanger avec d’autres professionnels autour de problématiques de traduction. N’ayant pas fait d’études de traduction littéraire à proprement parler, je cherchais également à légitimer ma pratique de ce métier. J’ai découvert l’existence de l’ETL en cherchant une formation en traduction littéraire ouverte aux traducteurs déjà lancés. Tout au long de l’année, les ateliers m’ont permis de gagner en assurance, m’ont donné la légitimité de négocier avec un éditeur grâce à une meilleure connaissance des textes signés par l’ATLF, dont je suis d’ailleurs membre.

Aujourd’hui, je conseillerais aux jeunes qui veulent se lancer dans la traduction de se constituer une solide culture littéraire, avant tout dans leur propre langue, mais aussi dans leur langue étrangère de prédilection. Par exemple en passant par une classe préparatoire, avant un master de langues. Ensuite, de vivre quelque temps à l’étranger. Et de lire, lire encore. De la littérature classique et contemporaine. Et d’être à l’affût des nouveaux écrivains de la langue qu’ils traduisent.

Le rôle du traducteur tend aujourd'hui à se rapprocher de celui de conseiller littéraire, voire de scout. Il doit dénicher les talents et les proposer aux éditeurs, ce qui est un autre pan de notre travail. Un travail aussi exigeant que passionnant, dans lequel on ne peut jamais se reposer sur ses lauriers, car chaque livre représente un nouveau défi. »

Pour en apprendre plus sur l’ETL, c’est par là.

L’ETL, née d’un partenariat entre le Centre national du livre et l’Asfored, propose aux jeunes traducteurs, déjà engagés dans le métier, une formation complète, fondée sur un enseignement de la traduction multilingue, grâce à des ateliers assurés par des traducteurs chevronnés et des interventions de professionnels de tous les métiers du livre.

Si vous voulez en savoir plus, nous sommes à votre disposition pour répondre à toutes vos questions ici.


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