[Derrière le miroir] Marie-Amélie Robilliard

Chaque année depuis 10 ans, l’École de Traduction Littéraire (ETL) accueille au sein de l’Asfored celles et ceux qui souhaitent vivre pleinement vivre l’aventure de la traduction. Nous nous sommes entretenus avec Marie-Amélie Robilliard, ancienne stagiaire de l’ETL.

Découvrez son témoignage.

Quelle est votre vision de la traduction ?

C’est un élan vers l’altérité. Voilà ce que signifie la traduction pour moi.

Il y a eu ce débat qui voulait que le traducteur soit un clone de l’auteur. J’étais, femme, blanche, en train de traduire un auteur homme, métisse. Je ne l’ai pas fait seule, mais j’ai pleinement ressenti ce que c’était que de s’ouvrir à quelque chose différent de soi.

Qu’est-ce qui vous a mené vers la traduction ?

C’est assez banal. Ma mère étant portugaise et mon père franco-libanais : j’ai été élevée dans cette double voire triple culture et je pense que dès l’enfance on est sensible au fait d’établir des passerelles entre les mondes, qu’on est tout le temps de manières très spontanée dans la comparaison, ce n’est pas exactement un calque dans les façons de dire dans les différentes langues. C’est un autre point de vue sur le monde, sur la réalité.

Je me souviens que, par exemple, j’ai compris que j’étais très fascinée par la mythologie lorsque les dieux grecques ont été « récupérés » par les romains et qu’ils ont eu d’autres noms. J’ai compris que c’était constitutif de mon identité, d’être à la croisée des cultures, et d’être soucieuse du fait de communiquer, que ce ne soit pas des mondes isolés, qu’il y ai du métissage, des rencontres, des passerelles, c’est inscrit en moi, quand on a des parents de cultures et de langues différents au départ, on s’inquiète de savoir comment communiquer. C’est quelque chose de très naturel.

Mes premières traductions, j’avais vingt ans, je traduisais des livres pour la jeunesse du portugais vers le français, et je surlignais d’une couleur pour que ma mère confirme que j’étais juste par rapport au portugais et d’une autre couleur pour mon père pour qu’il me dise s’il trouvait que c’était juste en français.

Ma mère étant portugaise, nous avons passés nos étés au Portugal dans la famille, j’ai aussi rencontré des amis. J’ai tracé mon chemin professionnel et intellectuel entre la France et le Portugal.

Racontez-nous votre parcours ...

Je suis une littéraire. J’ai fait une hypocagne et deux cagnes, et à l’époque il n’y avait pas d’option théâtre. J’ai donc intégré l’École normale supérieur de Fontenay-sous-Bois, en lettres modernes, dont une agrégation en LM. Après, je commençais à me chercher donc j’ai fait un DEA de littérature portugaise, j’avais envie d’inclure ma culture portugaise à mon cursus qui était jusque-là très français. Ensuite, j’ai fait un doctorat en études théâtrales, sur un metteur en scène portugais. J’ai fait ce doctorat à cheval entre deux universités en cotutelle entre Lisbonne et Paris.

Je me suis mise à la traduction sans vrai diplôme de traduction.

Sur le plan professionnel, j’ai eu plusieurs activités : le côté plutôt universitaire / enseignant, mon travail principal. J’ai aussi pendant dix ans travaillé avec un metteur en scène en tant que conseillère littéraire, j’ai eu aussi toute cette vie professionnelle de travail sur des spectacles, de tourner. Et puis la traduction qui s’est développée depuis vingt ans avec d’abord des romans pour la jeunesse, et je me suis spécialisée en traduction de textes dramatiques en devenant en 2006 coordinatrice du comité lusophone de la maison Antoine Vitez qui est le centre international de la traduction du théâtre qui est basé à Paris et qui a pour vocation d’à la fois défendre le statut des traducteurs mais aussi trouver des auteurs dramatiques et proposer des traductions et des projets de traductions qui sont financés par la maison Antoine Vitez.

Je dirai que ma vie professionnelle s’articule autour de ces trois axes : l’enseignements, les collaborations artistiques et la traduction littéraire, avec à chaque fois la France, le Portugal et cette spécialisation : je suis passée de la littérature au théâtre.

J’ai traduit pas mal de textes de théâtre et puis, à un moment donné, j’ai voulu obtenir un congé pour formation professionnel que j’ai obtenu il y a un an, et j’ai donc d’abord demandé au directeur artistique de la maison Antoine Vitez ce que je pouvais faire parce que j’avais envie de me professionnaliser sur le plan de la traduction littéraire. Il ma conseillé d’appeler le directeur d’Atlas qui m’a dit qu’il existait une formation qui est l’École de Traduction Littéraire. Après avoir recherché les coordonnées d’olivier Manoni, il ma répondu très rapidement. Et il m’a dit que cette formation était faite pour moi, ce qui était vrai !

La réactivité d’Olivier et sa simplicité y sont pour beaucoup dans la qualité de la formation.

Qu’est-ce que l’ETL vous a apporté ?

Beaucoup de choses. Avec mes études, même avec l’agrégation on &apprend pas du tout, par exemple, à se retrouver devant une classe. Ce n’est pas professionnalisant.

Une des choses que j’ai beaucoup apprécié à l’ETL c’est à la fois le fait d’avoir des conférences, des intervenants, la formation est très consistante sur le plan intellectuel justement, réfléchir sur ce que c’est que traduire. On a aussi des ateliers plus concrets avec la dimension plus pratique, plus sensible. Le troisième volet est le fait qu’on vous apprend à lire un contrat, à faire votre promotion, à vous défendre. C’est très professionnalisant et très concret.

A cela s’ajoute le fait qu’on créer une communauté avec la promotion, on est très solidaire, dès qu’on a un doute : non seulement on est formés, mais en plus on sait qu’on peut demander de l’aide à nos camarades de traduction.

Donc je dirai que c’est cet équilibre-là : il y a une dimension professionnelle : je suis une professionnelle, je n’ai pas peur de négocier, je sais ce que je peux exiger, ce que je peux refuser. Sur le plan de la traduction, je crois qu’une des choses qui m’a le plus libérée et nourrie sur ce que je fais. Il faut être à l’aise avec les deux langes mais il faut toujours pouvoir justifier. Quand on fait ce choix de faire une traduction pour telle et telle raison, pour l’intuition, la sensibilité, le fruit de mes compétences, il faut justifier son choix. Mais sans entrer dans des grandes théories de traductologie.

Et maintenant, où en êtes-vous ?

Pour être tout à fait honnête, j’ai eu de la chance parce que comme c’est la saison France – Portugal, la maison Antoine Vitez a voulu financer des traductions, donc j’ai du travail en tant que traductrice, sans avoir à faire énormément de démarches.

Les choix que j’ai fait après l’ETL ça a été de moins enseigner, donc je suis seulement à 90%, mais ça reste quand même une partie de mon temps et mon « gagne-pain » principal, mais j’ai quand même dégagé beaucoup plus de place pour la traduction.

J’ai fait une traduction que l’ai rendue en décembre et actuellement je dois faire deux traductions avant la fin de l’année 2022.

Ce qui a été assez agréable pour puisque ça a été aussi des conséquences de l’ETL, la première conséquence a été, je dirai, que je me suis inscrite à la TLF, il se trouve que j’habite à Orléans et donc un mois plus tard, Cyclique qui est l’agence de la région centre m’a contacté pour m’inviter à une journée sur la traduction, et ça je ne l’aurai jamais fait s’il n’y avait pas eu ma formation à l’ETL. C’est important de faire partie d’une association, de faire partie d’une communauté. Pour moi, c’était assez valorisant en octobre de pouvoir parler d’une de mes traductions et il se trouve qu’il y a eu un autre évènement à Marseille ou j’ai pu aussi parler de la traduction de cette fameuse pièce angolaise.

Première année après l’ETL, j’ai été invitée à deux évènements dont je suis très contente et j’ai fait des traductions. Mais la question est, très honnêtement, est-ce que je souhaite, est-ce que je peux être traductrice à 100% ? Pas pour le moment.

Quel est le projet qui a le plus marqué ?

La plus enthousiasmante et récente, parce que c’est celle dont je parlerai le mieux. Et bien c’est cette traduction. En fait, il y a eu un évènement qui était Africa 2022 qui a été lancé par la maison Antoine Vitez et des théâtres parisiens qui a plus ou moins marché parce qu’il y a eu le Covid. En attendant, on m’a commandé la traduction d’une pièce africaine écrite en portugais. Donc j’ai beaucoup cherché, dans un premier temps, j’avais très peu de contacts. Ça a été pour moi une aventure entre mes cours de cagne, j’envoyais des mails à des théâtres nationaux angolais, mozambicains, capverdiens, j’avais l’impression de lancer une espèce de lien à travers la méditerranée et l’Afrique et on me répondait, on ne me répondait pas, on m’envoyait des pièces, on ne m’en envoyait pas ... finalement, on trouve une super pièce de l’auteur angolais Ondjaki, qui est déjà connu pour ses romans, mais je ne savais pas qu’il avait écrit du théâtre. Sa pièce est très drôle, c’est une comédie qui s’appelle Les vivants, les morts et le poisson frit, très drôle, très sensible, très loufoque, et en même temps gros défi pour un traducteur c’est qu’il met en scène la communauté africaine qui vit à Lisbonne parmi laquelle on a des personnages du Cap Vert, des personnages d’Angola, de Mozambique et même des portugais, donc tous ces personnages parlent un portugais différent, avec parfois un dialecte créole ... Comment traduire ça en français ? C’est toute la saveur de la pièce, il y a beaucoup d’expressions drôles, imagées, etc. j’ai d’abord trouvé un allié : j’ai demandé à Victor de Oliveira, qui vient de Mozambique et qui a une sensibilité, qui connait très bien la dramaturgie africaine francophone. Donc on a formé une équipe et on s’est décarcassés pour réussir à traduire ce texte en français en gardant toute la diversité. Ça a été absolument génial, ça m’a ouvert des horizons extraordinaires. J’ai découvert le français de Côte d’Ivoire et d’autres français avec des expressions tellement savoureuses. À partir de là, on a recréé quelque chose qui a été très amusant, qui était plutôt réussi. Ça a été un gros travail, c’est une pièce assez longue et c’est vrai qu’un des grands moments pour moi de l’année a été en début février, on a été invités au forum des écritures dramatiques contemporaines et la pièce avait été sélectionnée et Ondjaki est venu d’Angola. Ce forum, c’est un moment ou des élèves de théâtres de l’université de Nanterre, du théâtre national de Strasbourg, mettent en scène, mettent en lecture des extraits. C’est le moment où on entend vraiment la traduction. Les lectures ont été très drôles, très fines, et Ondjaki, qui ne parle pas français, avait l’air content, et Victor, mon co-traducteur, me regardait en disant « on a fait du bon travail ! » parce qu’enfin on pouvait l’entendre, et on a senti qu’il se passait quelque chose, que le public était réceptif, donc on espère que l’aventure va continuer et que cette pièce sera vraiment mise en scène un jour.

Pour moi, ça a été un grand moment. Un grand moment de travail, très intense, de créativité, de rencontres, et puis cette soirée merveilleuse ou on sent que ça se passe bien, qu’il se passe quelque chose.

Un dernier mot pour nos futurs stagiaires de l’ETL ?

Vous pouvez faire cofinance à 400% à Olivier Manoni parce que vous allez comprendre que c’est très rigoureux mais qu’il y a une souplesse, si par exemple vous êtes stressés en vous disant que vous avez trop de travail, il y a un dialogue possible, il y une bienveillance qui donne tout de suite le ton : c’est-à-dire on commence, on arrive le premier jour à l’école, on ne sait pas comment ça va être, comment vont être les personnes, Olivier met une ambiance à la fois studieuse, sérieuse et en même temps bienveillante qui fait qu’on se sent très bien, qu’on se sent en confiance, qu’on se sent valorisé et en même temps on sait qu’on a pleins de choses à apprendre.

C’est un moment à la fois très utile, sur le plan strictement professionnel, très porteur et en même temps très humain et donc ça fait du bien !

J’ajoute qu’on est très bien reçus à l’Asfored ! le cadre, la gentillesse, les petites attentions, la salle, on est accueillis comme des rois !



Découvrez la vidéo de son interview en suivant ce lien.

Comme Marie-Amélie Robilliard, si vous souhaitez vous lancer dans la traduction, rejoignez l’ETL !

Pour plus d’informations, contactez nos équipes via ce formulaire.



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