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CORINNA GEPNER

Intervention de Corinna GEPNER
Compte-rendu du 15 avril 2017.
Par Yohann Gentric, stagiaire de la promotion 2016-2017

Lors de cette troisième séance de la promotion 2017-2018 de l’ETL, nous avons eu la joie de recevoir Corinna Gepner, qui nous a invités à prendre conscience de ce que pouvait être notre subjectivité de traducteur. 

Traductrice de l’allemand, membre du comité de rédaction de la revue Translittérature et, last but certainly not least, actuelle présidente de l’ATLF, Corinna prête sa voix à des auteurs contemporains (qu’il reste à découvrir à l’auteur de ces lignes) ainsi qu’à quelques classiques (un peu mieux connus de nos services : Stephan Zweig, Klaus Mann, Erich Kästner) .


Autodidacte en traduction, Corinna, ne prétend pas savoir traduire. L’expérience lui a enseigné que chaque traduction était une nouvelle aventure et une leçon de modestie : on ne sait jamais si on va y arriver. On peut être confronté à des difficultés insoupçonnables, pas nécessairement visibles à la première lecture. Ce qu’il lui paraît néanmoins possible de nous transmettre, c’est une façon d’interroger notre pratique, ce sont des questionnements qui se sont présentés à elle depuis qu’elle traduit. L’une des questions qu’il lui semble important de se poser est celle de notre part de subjectivité – où se loge-t-elle, comment se manifeste-t-elle, comment joue-t-elle et comment la faire jouer ? (demanderait l’auteur de ces lignes s’il avait à reformuler la question).


Sous l’influence, peut-être, d’un mythe de “l’invisibilité du traducteur”, qui voudrait qu’il soit le moins perceptible possible – ou habité par un excessif désir d’effacement ? –, on peut se trouver dans une sorte de déni de sa subjectivité et prendre comme un échec des remarques du type : “Ah, on reconnaît bien là ta patte”. Or, comme le disent parfois les musiciens de jazz, “on joue comme on est” : la traduction est bien la rencontre de deux subjectivités et c’est ce qui fait toute la richesse et toute la difficulté du processus – un processus d’ajustement. Traduire est non seulement un rapport à l’autre, mais à un autre qui – généralement – ne peut pas se défendre. Il importe donc de prendre conscience de son personnage de traducteur, de sa sensibilité, afin de pouvoir jouer à bon escient de tout ce qu’on est.


La subjectivité du traducteur est notamment déterminée sur deux plans. D’une part, sur le plan historique : un traducteur est de son époque, il est tributaire des discours théoriques et médiatiques de son temps sur la traduction, ainsi que de la place que lui accorde la société. Ainsi n’est-il pas entièrement libre de se faire sa propre image de la traduction : sa vocation, sa mission sont en partie pré-programmées. D’autre part, sur le plan linguistique et sociolinguistique : le rapport à la langue du traducteur est informé à la fois par l’institution scolaire, les codes du bien-écrire (voire, ajoutons-le, par les prescriptions de ce que Michel Volkovitch nomme espièglement “le français d’éditeur”) et par son environnement familial, avec tout son cortège de préférences et d’usages plus ou moins idiosyncratiques, dont on prend conscience en les confrontant à ceux, parfois divergents, d’un ou plusieurs collègues, que ce soit dans l’expérience de la co-traduction, ou, bien sûr, de l’atelier de traduction.


Pour mesurer l’importance de ce bagage, Corinna nous a proposé de nous pencher sur deux “Côte à côte”, cet exercice de comparaison de traductions qui fait l’objet d’une rubrique dans la revue Translittérature. En discutant l’extrait de The Great Gatsby présenté par Simone Lamagnère dans le n° 41, nous avons pu mesurer la diversité des choix en présence selon l’époque de la traduction et sa plus ou moins grande proximité chronologique avec celles qui précèdent. On sent qu’on cherche parfois ostensiblement à s’en distinguer, même s’il n’est pas interdit de s’en inspirer. Nous avons aussi constaté combien le registre de langue peut être complexe et subjectif à évaluer à travers le cas épineux de l’hypocoristique “old sport” (vieux frère, cher ami, cher vieux, très cher).


Mises côte à côte, les quatre versions françaises du poème “Une nuit” de Constantin Cavàfis présentées par Michel Volkovitch dans le n° 18 de Translittérature font quant à elles ressortir, dans leurs rares variations, la conception de la langue poétique de leur traducteur, ou un positionnement par rapport au genre : le refus, par exemple, de “faire poésie”. On opte pour la prose ou le vers libre, les lèvres sont “roses” – comme dans l’original –, “rouges” – plus érotique ? – mais parfois – plus “poétique” ? – “empourprées”. On comprend aussi que le retraducteur doit savoir résister, parfois, à l’envie de se singulariser.
À la suite d’Antoine Berman, Corinna Gepner invite donc le traducteur en chacun de nous à

« se mettre en analyse », repérer les systèmes de déformation qui menacent sa pratique et opèrent de façon inconsciente au niveau de ses choix linguistiques et littéraires. Systèmes qui relèvent simultanément des registres de la langue, de l’idéologie, de la littérature et du psychisme du traducteur. On peut presque parler de psychanalyse de la traduction comme Bachelard parlait d’une psychanalyse de l’esprit scientifique : même ascèse, même opération scrutatrice sur soi .

Prise de conscience élémentaire de la traductrice faisant son auto-analyse à l’épreuve des textes : notre vocabulaire est toujours plus restreint qu’on le pense. La pratique du métier suscite alors une attention particulière à notre environnement terminologique. Il s’agit d’activer un vocabulaire en grande partie passif, d’élargir notre horizon lexical, de développer, en somme, une capacité à nommer justement les choses.


Là où Berman parle de “systèmes de déformations”, on peut aussi parler de réflexes : réflexes de formulation, réflexes de francisation facile. Or il ne faudrait pas confondre le savoir-faire avec le réflexe. Il importe de rester guider par le texte lui-même dans une quête non de beauté systématique, mais d’expressivité, quitte à aller, en connaissance de cause, contre les règles du bien-écrire. On ne mesure pas la part de désir qu’on engage dans un travail de traduction, et on aurait tort de sous-estimer le désir qu’on peut avoir de montrer qu’on sait bien écrire. Il faut donc que s’installe une forme de vigilance, de soupçon qui est le propre de l’écrivain.


En conclusion, et pour que chacun d’entre nous puisse entamer cette auto-analyse, Corinna nous a proposé un exercice aussi amusant qu’original : traduire dans “notre” français, selon notre pente subjective, voire en la forçant un peu, un court extrait d’un roman déjà en langue française :

Bientôt elles viennent avec des ciseaux, c’est le soir ou le matin, on n’en a pas la moindre idée – comment avoir la moindre idée de ce qui se passe dans une taupinière – et elles nous disent de ne pas avoir peur.
Mais tu ne crains tout de même pas ta maman, n’est-ce pas ? Et tu ne vas tout de même pas te mettre à pleurer encore ? Mais ces ciseaux sont pour les fleurs, Jean, seulement pour les fleurs des rosiers ! Ces lames sont pour les fleurs de gardénia !
Puis, jetant les ciseaux par terre dans une saute d’humeur brusque vers la colère, elles prennent la tondeuse et d’un coup, vite fait, nous rasent les cheveux.

Antoine Wauters, Nos mères, Verdier, 2014, p. 57.

Parmi les vingt subjectivités s’en prenant à ce texte qui ne leur avait rien fait, un tel aura tendance à faire un sort à ses répétitions et à ses “bizarreries” pour en donner une version un peu plus resserrée, plus nerveuse :

Bientôt, elles arrivent avec des ciseaux, soir ou matin, on n’en sait rien – comment savoir ce qui se passe au fond d’une taupinière – et elles nous disent de ne pas avoir peur.
Tu ne crains quand même pas ta maman, si ? Tu ne vas quand même pas te remettre à pleurer ? Mais ces ciseaux sont pour les fleurs, Jean… Pour les fleurs des rosiers, rien d’autre ! Ces lames sont pour les fleurs de gardénia !
Puis, jetant les ciseaux par terre dans une saute d’humeur brusque, elles prennent la tondeuse et d’un coup, vite fait, nous rasent les cheveux.

Un autre, trouvant cette voix de mère invraisemblable, éprouvera le besoin de la rendre plus familière :

Bientôt elles viennent avec des ciseaux, c’est le soir ou le matin, on n’en a pas la moindre idée – comment avoir la moindre idée de ce qui se passe dans une taupinière – et elles nous disent de ne pas avoir peur.
Mais t’as quand même pas peur de maman, Jeannot ? Et tu vas pas encore te mettre à pleurer ? Mais ces ciseaux, c’est pour les fleurs, Jean, seulement pour les fleurs des rosiers ! Ces lames, c’est pour les fleurs de gardénia !
Puis, jetant les ciseaux par terre dans une saute d’humeur brusque vers la colère, elles prennent la tondeuse et d’un coup, vite fait, elles nous rasent les cheveux.

 

Pour mieux faire l’épreuve de l’étranger, on n’oubliera pas, donc, d’avoir fait l’épreuve de soi.