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Le métier de traductrice littéraire

Nous vous livrons ici le témoignage d'une traductrice littéraire, Sika Fakambi.

Après avoir suivi le cursus de formation professionnelle avec l'École de traduction littéraire (ETL), créée à l'initiative du CNL et dirigée par Olivier Mannoni, elle  a bien voulu nous livrer son témoignage sur son parcours, son cheminement vers ce métier, et ce que lui apporté cette formation unique en son genre...

 

Comment devient-on traducteur(trice) littéraire ?

Sika Fakambi : « Je crois qu’on devient traductrice littéraire en voulant traduire des textes de littérature ou de poésie, avant même de penser à suivre une formation.

Être traductrice, pour moi c’est d’abord être lectrice, de littérature ou de poésie en langue étrangère comme de littérature ou de poésie en langue française.

C’est ensuite avoir envie de donner à lire les textes que l’on aime, par exemple lorsqu’on se rend compte que certains textes ont du mal à toucher un nouveau public alors qu’ils sont formidables !

Être traductrice, pour moi, c’est d’abord avoir du plaisir à traduire un texte, puis deux, puis d’autres de façon plus assidue. Avoir envie qu’un texte existe aussi dans la langue qu’on écrit. Cela devient « professionnel » à partir du moment où l’on envoie des textes à un éditeur. Et ce geste-là, envoyer ses textes aux éditeurs, naît sans doute d’un sentiment d’étonnement profond, d’effarement presque, face au fait qu’un texte qui nous a saisi demeure ignoré des lecteurs français ou francophones. »

Sika Fakambi- (c)Rachel Lang

Quel est votre parcours ? Comment avez-vous décidé de devenir traductrice littéraire ?

Sika Fakambi : « Au long de mes études littéraires (classes prépas puis maîtrise de littérature anglophone avec spécialité en traduction littéraire), j’ai découvert par mes lectures d’autres littératures anglophones que celles issues des « centres » constitués par la Grande-Bretagne et les États-Unis (australienne, canadienne, africaine, caribéenne…), et ce notamment en voyageant, en séjournant longuement dans différents pays anglophones (Irlande, Australie, Canada). Grâce à l’ancienne Librairie australienne de Paris puis en Australie même, où j’ai vécu et enseigné pendant un an, j’ai ainsi découvert l’œuvre de Gail Jones. C’est son écriture, son univers singulier, la profondeur de ses textes qui ont véritablement suscité chez moi le désir de traduire : c’était une envie d’abord de traduire ses textes, son écriture.

J’ai ensuite suivi un DESS de traduction spécialisée en adaptations audiovisuelles et sous-titrage (qui est également de la traduction littéraire à mon sens, mais avec un enjeu particulier de concision, de réduction textuelle, et un constant dialogue, dans ce travail de création des titres, entre le son, l’image et le texte à l’écran). Cela m’a donné l’occasion de travailler sur le cinéma australien. Traduire par exemple des dialogues en anglais aborigène a constitué un véritable défi !

J’ai enseigné pendant un an au Canada, poursuivi mon exploration des littératures du monde anglophone, puis commencé à traduire des articles pour des revues de sciences humaines. J’ai complété mon parcours avec un DESS de traduction littéraire à Strasbourg.

Je me suis également formée au métier d’éditeur, et à l’issue de mes stages en maison d’édition, je me suis aperçue que traduire et éditer étaient deux métiers très liés. Traduire, pour moi, passait aussi par ce geste de porter les textes jusqu’aux libraires et aux lecteurs, en s’en faisant l’éditeur. »

Et l’ETL ? Que vous a apporté cette formation ?

Sika Fakambi :  «   Une amie m’a parlé de son stage à la session expérimentale de l’ETL. J’ai donc envoyé ma candidature, convaincue qu’une telle expérience me passionnerait.

Jusque-là j’avais publié essentiellement des traductions de poésie, mais j’avais bien d’autres projets dans mes tiroirs. Je me suis dit que travailler avec d’autres traducteurs comme moi, et aussi les collègues bien plus expérimentés qui interviennent régulièrement dans la formation, et rencontrer les éditeurs invités en conférence, différents acteurs du monde de l’édition, dans le cadre de ces séminaires et ateliers, entouré par des gens du métier, des traducteurs riches de trente ans de pratique pour certains, ne pouvait qu’être bénéfique.

Et la formation a été merveilleuse ! Nous étions tous enchantés chaque samedi de nous retrouver, accompagnés dans cette aventure par des intervenants incroyablement stimulants, qui se sont livrés avec nous à de précieuses réflexions sur la pratique de la traduction littéraire.

Car ce métier-là est autrement plus vaste qu’une formation universitaire classique. Traduire, c’est d’abord une aventure humaine, en littérature, et dans l’entre-deux des langues, des cultures, des parlers.

Le métier de traducteur littéraire, c’est se confronter aux textes, à leur rythme, à « ce qu’ils nous parlent ». Les séminaires de travail sur des littératures en différentes langues, y compris des langues dont on est très éloigné (hébreu, russe, turc, coréen…) étaient fascinants. Car les questions se posent de la même manière, quelle que soit la langue. On enrichit sa pratique du métier en la questionnant, et on enrichit le français en l’augmentant de ces œuvres littéraires étrangères sur lesquelles on travaille.

L’ETL est en cela une école d’un genre très particulier, par son format à la fois de séminaire de réflexion, d’atelier, de confrontation collégiale aux textes, et qui permet cette rencontre. »

 

Sika Kakambi a reçu les prix Baudelaire et Laure Bataillon 2014 pour sa traduction de  Notre quelque part du ghanéen Nii Ayikwei Parkes chez Zulma.